En entretien de marché, on ne te demande pas de pricer un exotique. On veut vérifier que tu comprends la mécanique des trois familles qui structurent la quasi-totalité des desks : les forwards et futures, les options, et les swaps de taux. Un stagiaire qui sait expliquer ces produits avec ses mots, sans se réfugier derrière une formule, marque immédiatement des points. Cet article te donne l’intuition de chacun, dans l’ordre où tu dois pouvoir la dérouler à l’oral, et ce qu’un desk attend réellement de toi.

Pourquoi les dérivés sont partout

Un produit dérivé, c’est un contrat dont la valeur dépend d’un autre actif : une action, un taux, une devise, une matière première. On les utilise pour deux raisons opposées mais complémentaires : se couvrir contre un risque, ou prendre une position dessus. C’est cette double fonction qui les rend centraux, et c’est elle que tu dois savoir illustrer.

Ce qu’un desk vérifie, ce n’est pas ta connaissance des formules, mais ta capacité à dire à qui sert le produit, contre quel risque, et qui se trouve de l’autre côté de la transaction.

Garde ce fil rouge en tête : derrière chaque produit, il y a un client avec un besoin. Le sales le vend, le trader gère le risque qui en découle. Relier le produit à cet usage réel est ce qui distingue un candidat qui a compris d’un candidat qui a appris.

Forwards et futures : l’engagement à terme

Le payoff

Un forward est un engagement ferme d’acheter (ou de vendre) un actif à une date future, à un prix fixé aujourd’hui. Pas d’option, pas de choix : à l’échéance, l’acheteur paie le prix convenu quoi qu’il arrive. Son gain vaut S − K, où S est le prix à l’échéance et K le prix fixé au départ. La courbe de payoff est donc une simple droite à 45°, qui passe par zéro au niveau du prix forward : gain si le sous-jacent a monté, perte s’il a baissé.

Le future partage ce payoff, mais il est coté, standardisé et appelé en marge chaque jour. Le piège d’entretien : présenter les deux comme identiques. L’appel de marge quotidien change le profil des flux de trésorerie et supprime, en pratique, le risque de contrepartie.

Le cost of carry en intuition

La question qui suit presque toujours : « comment fixe-t-on le prix forward ? ». Réponds par le coût de portage, sans formule. Acheter l’actif aujourd’hui coûte de l’argent à financer ; le détenir peut aussi rapporter (un dividende) ou coûter (un stockage). Le prix forward, c’est le prix comptant ajusté de ce portage net.

Exemple chiffré simple : une action cote 100 €, le taux de financement est de 5 % sur un an, et elle ne verse pas de dividende. Le forward à un an vaut environ 105 €. Pourquoi ? Parce que si tu l’achetais aujourd’hui à 100 €, tu financerais ce montant à 5 %, soit 5 € de coût sur l’année. Le vendeur à terme te fait donc payer ce portage. Ajoute un dividende de 3 € et le forward retombe vers 102 € : le dividende encaissé réduit le coût net de détention.

Les options : le droit, pas l’obligation

Call et put, les payoffs

Une option donne un droit, pas une obligation — c’est toute la différence avec le forward. Un call donne le droit d’acheter au strike K : il paie max(S − K, 0). Un put donne le droit de vendre au strike K : il paie max(K − S, 0). Dans les deux cas, l’acheteur paie une prime au départ, et sa perte se limite à cette prime. Cette asymétrie — perte plafonnée, gain ouvert — est le cœur de la valeur d’une option.

Sache tracer les deux courbes coudées et place le seuil de rentabilité en tenant compte de la prime : un call à strike 100 payé 4 € n’est réellement gagnant qu’au-dessus de 104 €. Oublier la prime dans le raisonnement est l’erreur la plus fréquente.

La parité call-put sans formule magique

Voici l’un des tests favoris des interviewers. Plutôt que de réciter « call − put = S − K actualisé », raisonne par les payoffs. Imagine que tu achètes un call et vends un put de même strike et même échéance. Si le sous-jacent finit au-dessus du strike, tu exerces ton call ; s’il finit en dessous, la contrepartie exerce son put contre toi. Dans les deux cas, tu te retrouves à acheter l’actif au strike : tu as répliqué un forward.

Puisque ce portefeuille d’options a exactement le payoff d’un achat à terme, il doit coûter la même chose aujourd’hui. C’est ça, la parité call-put : une égalité de payoffs qui force une égalité de prix, sous peine d’arbitrage sans risque. Si tu la présentes ainsi, tu montres que tu comprends d’où vient la relation, pas seulement que tu l’as mémorisée. Les sensibilités de ces options — le comportement de la prime quand le marché bouge — font l’objet des grecs.

Les swaps de taux : échanger fixe contre variable

La mécanique

Un swap de taux, c’est l’échange de deux flux d’intérêts calculés sur un même montant notionnel. Une jambe paie un taux fixe, l’autre paie un taux variable indexé sur une référence de marché (un Euribor, par exemple). Le notionnel ne s’échange jamais : il ne sert qu’à calculer les intérêts. À chaque échéance, on ne verse que le solde net entre les deux jambes.

Exemple chiffré : sur un notionnel de 10 millions d’euros, tu paies 3 % fixe et tu reçois l’Euribor. Si l’Euribor s’établit à 4 % sur la période, tu reçois 4 % et paies 3 %, soit un flux net de +1 %, environ 100 000 € en ta faveur. Si l’Euribor tombe à 2 %, le solde s’inverse et tu paies le différentiel.

À quoi ça sert

C’est la question qui compte. Une entreprise a emprunté à taux variable et redoute une hausse des taux : elle entre dans un swap où elle paie fixe et reçoit variable. Le variable reçu compense le variable de sa dette, et il ne lui reste que le taux fixe à supporter. Elle a transformé une dette à taux variable en dette à taux fixe, sans renégocier son emprunt. Le swap ne déplace pas le capital, il ne fait que réaménager le profil de risque des intérêts. C’est le produit dérivé le plus échangé au monde, précisément parce que ce besoin de transformer une exposition est universel.

Ce qu’un desk attend vraiment d’un stagiaire

On ne te demandera pas de tenir un book. On attend trois choses, et elles suffisent à te démarquer.

  • Relier le produit à un usage : pour chaque dérivé, sache dire qui l’utilise, contre quel risque, et qui est en face. Un produit sans client est une abstraction, et ça se voit.
  • Raisonner par payoffs et par scénarios : que devient ma position si le sous-jacent monte de 10 %, s’il s’effondre ? Le desk pense en scénarios avant de penser en formules.
  • Assumer une intuition, quitte à l’affiner : donne un ordre de grandeur, pose tes hypothèses, corrige-toi si on te pousse. C’est le mode de pensée du trading.

Pour consolider, entraîne-toi à croiser ces produits avec les questions techniques de marché : une bonne réponse sur le forward nourrit ta compréhension de la parité call-put, qui éclaire à son tour les swaps. Quand ces briques tiennent ensemble dans ta tête, tu réponds sans réciter — et c’est exactement ce qu’un desk cherche chez un futur stagiaire.