Tu sais qu’une option a un prix, mais dès qu’un trader te demande « comment ta position réagit si le sous-jacent bouge, si la volatilité monte, si on se rapproche de l’échéance ? », tu perds pied. C’est exactement ce que mesurent les grecs : la sensibilité du prix d’une option à chaque force du marché. En entretien, on ne veut pas la formule, on veut l’intuition et un chiffre simple. Cet article te donne les quatre grecs qui comptent, avec pour chacun une définition claire, un exemple chiffré, la façon dont il évolue, et la question type qui l’accompagne.
Pourquoi les grecs comptent
Une option n’a pas un seul risque, elle en a plusieurs à la fois. Le grand mérite des grecs est de les séparer : chacun isole une source de variation du prix. Un desk qui gère un book raisonne en permanence dans ce langage, parce qu’il doit savoir à quoi il est exposé avant de couvrir.
Un grec, ce n’est pas une formule à réciter : c’est la réponse à la question « de combien mon option bouge si telle variable bouge d’une unité ». Garde cette phrase en tête et tu répondras juste à chaque fois.
Pour l’entretien, l’objectif est de savoir traduire chaque grec en une phrase concrète et un ordre de grandeur. On teste ta compréhension, pas ta mémoire.
Delta : la sensibilité au sous-jacent
Le delta mesure de combien le prix de l’option varie quand le sous-jacent varie d’un euro. C’est le grec le plus intuitif et le plus interrogé.
Exemple chiffré : un call a un delta de 0,5. Si l’action gagne 1 €, l’option gagne environ 0,50 €. Le delta se lit aussi comme la probabilité approximative de finir dans la monnaie, et comme la quantité de sous-jacent nécessaire pour couvrir l’option.
Comment il vit : un call à la monnaie a un delta proche de 0,5 ; très dans la monnaie, il tend vers 1 (l’option se comporte presque comme l’action) ; très en dehors, il tend vers 0 (l’option ne réagit plus). Près de l’échéance, le delta devient brutal : une option à la monnaie bascule vite vers 0 ou 1 selon le moindre mouvement.
La question type : « quel est le delta d’un call à la monnaie ? ». Réponds 0,5 environ, puis explique ce que ce chiffre veut dire. Le piège est de donner le nombre sans son interprétation.
Gamma : la vitesse du delta
Le gamma mesure à quelle vitesse le delta lui-même change quand le sous-jacent bouge. C’est la sensibilité de la sensibilité, et c’est ce qui rend une position d’option instable.
Exemple chiffré : ton call a un delta de 0,5 et un gamma de 0,05. Si l’action gagne 1 €, ton delta ne reste pas à 0,5 : il passe à 0,55. Ta position directionnelle s’est renforcée toute seule, sans que tu aies rien fait.
Comment il vit : le gamma est maximal pour une option à la monnaie, et il explose à l’approche de l’échéance, précisément parce que le delta y bascule d’autant plus vite. Une option loin de la monnaie ou à longue échéance a peu de gamma.
La question type : « quelle différence entre delta et gamma ? ». Le delta est ta position instantanée, le gamma est la vitesse à laquelle cette position se transforme. Le piège classique : croire qu’un book delta-neutre est sans risque. S’il porte du gamma, son delta se reconstitue dès que le marché bouge, et il faut le rééquilibrer en continu.
Vega : la sensibilité à la volatilité
Le vega mesure de combien le prix de l’option varie quand la volatilité implicite bouge d’un point. Comme une option est un pari sur l’agitation du sous-jacent, plus la volatilité anticipée monte, plus l’option vaut cher.
Exemple chiffré : ton option a un vega de 0,10. Si la volatilité implicite passe de 20 % à 21 %, soit un point de vol, l’option gagne 0,10 €. Si elle grimpe de cinq points, l’option gagne environ 0,50 €, toutes choses égales par ailleurs.
Comment il vit : le vega est le plus élevé pour une option à la monnaie et à longue échéance, parce que c’est là que le temps laisse le plus de place à la volatilité pour agir. Près de l’échéance, le vega s’effondre : il ne reste plus assez de temps pour que la volatilité change quoi que ce soit.
La question type : « ton option est longue de vega, la vol monte, que se passe-t-il ? ». Elle prend de la valeur. Le piège majeur, très discriminant : confondre un point de vol et une variation relative de 1 %. Le vega s’exprime par point absolu de volatilité, l’unité de référence sur le desk. Raisonner en pourcentage relatif fausse tous tes ordres de grandeur.
Theta : l’érosion du temps
Le theta mesure ce que l’option perd chaque jour du seul fait que le temps passe. Une option est un actif qui fond : chaque jour écoulé, c’est un jour de moins pour que le sous-jacent bouge en ta faveur.
Exemple chiffré : ton option a un theta de −0,05. Toutes choses égales par ailleurs, elle perd 5 centimes de valeur par jour qui passe. Sur une semaine sans mouvement du sous-jacent, cela fait environ 0,35 € évaporés.
Comment il vit : le theta est le plus violent pour une option à la monnaie proche de l’échéance, là où la valeur temps est la plus grande à perdre dans le moins de temps. C’est le miroir du gamma : l’acheteur d’option paie du theta pour bénéficier du gamma, le vendeur encaisse du theta mais porte le risque de gamma.
La question type : « qui gagne du theta, l’acheteur ou le vendeur d’option ? ». Le vendeur : il encaisse l’érosion du temps, en échange du risque qu’il porte. Le piège : oublier que ce theta est le prix payé pour le gamma, et présenter l’un sans l’autre.
Le hedging de delta en intuition
Voici où les grecs deviennent concrets. Un desk qui vend un call ne veut pas parier sur la direction du sous-jacent, il veut gérer le risque. S’il a vendu un call de delta 0,5 sur 1 000 actions, il achète 500 actions pour neutraliser son delta : si le sous-jacent monte, la perte sur le call est compensée par le gain sur les actions.
Mais ce n’est jamais fini, à cause du gamma. Dès que le sous-jacent bouge, le delta du call change, et la couverture n’est plus juste. Le desk doit racheter ou revendre des actions pour rester neutre. C’est le delta hedging dynamique : un rééquilibrage permanent dont le coût est financé, précisément, par le theta encaissé. Savoir raconter cette boucle — delta, gamma, theta qui se répondent — est le signe que tu as vraiment compris.
Les pièges classiques à éviter
- Delta contre gamma : ne présente jamais un book delta-neutre comme sans risque. Le gamma le rend instable dès que le marché bouge.
- Vega en points contre en pourcentage : un vega chiffre l’effet d’un point de vol, pas d’une variation relative. C’est un piège de tri redoutablement efficace.
- Theta isolé du gamma : les deux sont les deux faces d’une même pièce. Vendre du theta, c’est porter du gamma, et inversement.
- Donner un chiffre sans son sens : un delta de 0,5 ne vaut rien si tu ne sais pas dire qu’il signifie +0,50 € pour +1 € de sous-jacent.
Pour ancrer tout cela, entraîne-toi à relier les grecs aux produits dérivés dont ils décrivent la sensibilité, et croise-les avec les questions techniques de marché. Quand tu peux dérouler, chiffre à l’appui, comment une option réagit à chaque force du marché, tu as le langage du desk — et c’est ce langage que l’interviewer veut t’entendre parler.




