« Fais-moi un marché sur le nombre de fenêtres de la tour Eiffel. » Pas de recherche, pas de réflexion de dix minutes : l’interviewer attend deux nombres, tout de suite. Le market making game est l’exercice le plus emblématique des entretiens de trading, parce qu’il compresse en cinq minutes tout le métier de teneur de marché : coter, encaisser du flux, gérer une position. Voici comment le dérouler proprement.
Le principe
On te demande de coter un marché sur une quantité incertaine : un prix auquel tu es prêt à acheter (ton bid) et un prix auquel tu es prêt à vendre (ton ask), avec ask > bid. L’interviewer, lui, joue le client : il peut te vendre à ton bid ou t’acheter à ton ask, autant de fois qu’il veut, pour te mettre sous pression.
Ta cote encadre ton estimation de la vraie valeur. Si tu penses qu’il y a « autour de 5000 » fenêtres, tu ne cotes pas « 5000 » : tu cotes une fourchette, par exemple 4500 à 5500. Le premier nombre est ton bid, le second ton ask, et l’écart entre les deux — le spread — est ta marge de sécurité.
La logique du spread
Le spread n’est pas décoratif : c’est le prix de ton incertitude. Plus tu es dans le flou, plus tu dois t’écarter pour ne pas te faire ramasser par un interlocuteur mieux informé.
Le spread, c’est ta prime d’incertitude. Tu l’élargis quand tu ne sais rien, tu le resserres dès que le marché — ici, l’interviewer — te donne de l’information.
Deux forces s’opposent, et tenir les deux fait le bon candidat :
- L’incertitude pousse à élargir. Si tu n’as aucune idée fiable de la quantité, un spread serré t’expose : l’interviewer achètera si c’est trop haut, vendra si c’est trop bas, et te laissera avec la mauvaise position à chaque fois.
- La crédibilité pousse à resserrer. Un spread grotesque (« 100 à 100 000 ») ne prend aucun risque, donc ne prouve rien. On veut voir que tu es capable d’engager un prix.
En pratique, sur une quantité franchement inconnue, un spread de l’ordre de 15 à 20 % autour de ton estimation est défendable, et tu le resserres à mesure que tu apprends.
Gérer ta position quand l’interviewer trade contre toi
C’est le cœur de l’exercice, et ce que la plupart des candidats ratent. Dès que l’interviewer transige, tu portes une position :
- S’il lève ton ask (il t’achète), tu as vendu : tu es short. Signal probable : il te trouve trop bas.
- S’il tape ton bid (il te vend), tu as acheté : tu es long. Signal probable : il te trouve trop haut.
Ta réaction ne doit jamais être de laisser ta cote en place. Tu décales ta fourchette dans le sens du flux : vers le haut après avoir vendu (pour éviter de re-vendre trop bas et pour attirer un vendeur qui te ferait revenir à plat), vers le bas après avoir acheté. Tu gères simultanément deux choses : le risque de valorisation (l’info que le flux t’a donnée) et le risque de position (ton envie de revenir à plat).
Un déroulé complet, chiffré
Reprenons les fenêtres de la tour Eiffel. Ton estimation de tête : autour de 5000. Voici cinq échanges.
- Toi : « Je fais 4500 à 5500. » — Spread large (1000, soit ~20 %) : tu assumes ton incertitude.
- Interviewer : « Je t’achète 100 à 5500. » — Il lève ton ask. Tu es short 100 à 5500. Message reçu : il te trouve bas. Tu remontes toute ta cote. Toi : « Nouveau marché : 5200 à 6000. » — Tu montes le bid pour attirer un vendeur (et revenir à plat), tu montes l’ask pour ne plus vendre aussi bas.
- Interviewer : « Je te vends 100 à 5200. » — Il tape ton bid. Tu achètes 100 à 5200 et tu reviens à plat. Fais le compte : vendu 100 à 5500, racheté 100 à 5200 → profit = (5500 − 5200) × 100 = 30 000. Tu as encaissé ton spread. C’est exactement le métier.
- Toi : « Je suis à plat, et j’ai appris qu’on m’a acheté puis vendu autour de 5300. Je resserre : 5300 à 5900. » — Moins d’incertitude, spread réduit à 600.
- Interviewer : « Je t’achète 100 à 5900. » — Tu es de nouveau short 100, cette fois à 5900. Tu re-décales vers le haut : Toi : « 5600 à 6300. » — Et tu continues à chercher le vendeur qui te remettra à plat.
Remarque ce que ce déroulé prouve : tu tiens un prix, tu réagis au flux, tu suis ta position en permanence, et tu montres que tu comprends d’où vient le P&L d’un market maker. Aucun besoin de connaître le vrai nombre de fenêtres.
Les erreurs éliminatoires
Trois fautes sortent un candidat, quel que soit le reste :
- Le spread inversé. Coter un bid supérieur à ton ask (« 5500 à 4500 ») : tu perds à coup sûr, tu es prêt à acheter plus cher que tu ne vends. C’est la faute qui met fin à l’exercice.
- La cote qui ne bouge jamais. L’interviewer t’achète trois fois de suite et tu reprononces « 4500 à 5500 » à chaque fois. Tu accumules un short énorme sans réagir. Ta cote doit respirer à chaque fill.
- La position oubliée. À la fin, l’interviewer demande : « tu es à combien, là ? » Si tu ne sais pas dire ton inventaire et ton P&L, tout le reste tombe. Suis ta position à voix haute, échange après échange.
Deux fautes plus douces mais coûteuses : un spread absurdement large (tu ne prends aucun risque, donc tu ne montres rien) et un spread trop serré au départ (tu te fais essorer avant d’avoir appris quoi que ce soit).
Comment t’y préparer
Entraîne-toi à voix haute sur des quantités variées : fenêtres d’un monument, poids d’un avion, nombre de stations de métro, pièces dans une tirelire. Pour chaque exercice, impose-toi trois réflexes : annoncer un bid et un ask cohérents, décaler après chaque fill, et énoncer ta position à chaque étape. Fais-toi trader contre par un binôme qui cherche à te déséquilibrer.
Le market making game partage l’ADN des autres exercices de salle de marchés : comme les brainteasers, il récompense un raisonnement clair sous pression plutôt qu’une réponse mémorisée. Maîtrise le spread, la position et le décalage, et tu transformes l’exercice le plus intimidant de l’entretien en ta meilleure vitrine.




