« Fais-moi un marché sur le nombre de fenêtres de la tour Eiffel. » Pas de recherche, pas de réflexion de dix minutes : l’interviewer attend rapidement deux nombres. Le market making game est un exercice courant en entretien de trading, car il combine cotation, estimation, flux et suivi d’une position. Il simplifie fortement le métier réel, mais les réflexes évalués sont utiles.

Le principe

On te demande de coter un marché sur une quantité incertaine : un prix auquel tu es prêt à acheter (ton bid) et un prix auquel tu es prêt à vendre (ton ask), avec ask > bid. L’interviewer joue le client et traite à l’un des deux prix selon les règles annoncées ; clarifie notamment la taille des ordres et la manière dont la valeur finale sera réglée.

Ta cote encadre ton estimation de la vraie valeur. Si tu penses qu’il y a « autour de 5000 » fenêtres, tu ne cotes pas « 5000 » : tu cotes une fourchette, par exemple 4500 à 5500. Le premier nombre est ton bid, le second ton ask, et l’écart entre les deux — le spread — est ta marge de sécurité.

La logique du spread

Le spread n’est pas décoratif : c’est le prix de ton incertitude. Plus tu es dans le flou, plus tu dois t’écarter pour ne pas te faire ramasser par un interlocuteur mieux informé.

Le spread rémunère plusieurs risques, dont l’incertitude et l’inventaire. Tu peux le resserrer lorsque ton estimation s’améliore, mais un fill n’est pas automatiquement une information fiable sur la vraie valeur.

Deux forces s’opposent, et tenir les deux fait le bon candidat :

  • L’incertitude pousse à élargir. Si tu n’as aucune idée fiable de la quantité, un spread serré t’expose : un client informé achète lorsque ton ask est inférieur à sa valeur et vend lorsque ton bid lui paraît supérieur.
  • La crédibilité pousse à resserrer. Un spread grotesque (« 100 à 100 000 ») évite l’essentiel de l’exercice. On veut voir que tu es capable d’engager un prix.

Il n’existe pas de largeur correcte indépendamment du jeu. Une fourchette de 15 à 20 % autour de l’estimation peut servir de point de départ dans certains exercices, à condition de la relier à tes hypothèses. L’interviewer évalue surtout la cohérence de la cote et de ses mises à jour.

Gérer ta position quand l’interviewer trade contre toi

C’est le cœur de l’exercice. Dès que l’interviewer transige, tu portes une position :

  • S’il lève ton ask (il t’achète), tu as vendu : tu es short. Cela peut indiquer qu’il te trouve trop bas, ou simplement qu’il teste ta gestion d’inventaire.
  • S’il tape ton bid (il te vend), tu as acheté : tu es long. Cela peut indiquer qu’il te trouve trop haut, sans constituer une preuve.

Avant de recoter, annonce les deux décisions. D’abord, modifies-tu ta valeur centrale parce que le flux te paraît informatif ? Ensuite, comment ajustes-tu le bid et l’ask pour gérer l’inventaire ? Après avoir vendu, tu peux relever le bid pour attirer un vendeur et remonter l’ask pour ne pas accroître ton short à un prix trop bas ; après avoir acheté, le raisonnement s’inverse. Selon les règles et la taille de position, tu peux aussi élargir le spread.

Un déroulé complet, chiffré

Reprenons les fenêtres de la tour Eiffel. Ton estimation de tête : autour de 5000. Voici cinq échanges.

  1. Toi : « Je fais 4500 à 5500. » — Spread large (1000, soit ~20 %) : tu assumes ton incertitude.
  2. Interviewer : « Je t’achète 100 à 5500. » — Il lève ton ask. Tu es short 100 à 5500. Message reçu : il te trouve bas. Tu remontes toute ta cote. Toi : « Nouveau marché : 5200 à 6000. » — Tu montes le bid pour attirer un vendeur (et revenir à plat), tu montes l’ask pour ne plus vendre aussi bas.
  3. Interviewer : « Je te vends 100 à 5200. » — Il tape ton bid. Tu achètes 100 à 5200 et tu reviens à plat. Fais le compte : vendu 100 à 5500, racheté 100 à 5200 → PnL de trading brut = (5500 − 5200) × 100 = 30 000 unités. Comme l’inventaire est nul, tu n’as plus de risque de règlement sur cette séquence.
  4. Toi : « Je suis à plat. Les deux flux se contredisent, donc je ne les traite pas comme une vérité sur la valeur ; je resserre modestement : 5200 à 5800. » — Spread réduit à 600, avec une incertitude encore explicite.
  5. Interviewer : « Je t’achète 100 à 5800. » — Tu es de nouveau short 100, cette fois à 5800. Tu décales vers le haut et tiens compte de l’inventaire : Toi : « 5500 à 6200. » — Puis tu continues à chercher un vendeur qui te remettra à plat sans oublier que ce nouveau fill peut aussi informer ta valeur centrale.

Ce déroulé montre que tu tiens un prix, réagis au flux et suis ta position. Tant que tu es à plat, la vraie valeur n’affecte plus le PnL des transactions closes ; avec un inventaire ouvert, elle redevient déterminante au règlement. C’est une distinction utile à verbaliser.

Les erreurs majeures

Trois fautes peuvent fortement dégrader l’évaluation :

  • Le spread inversé. Coter un bid supérieur à ton ask (« 5500 à 4500 ») : un client peut acheter à ton ask puis te revendre immédiatement à ton bid avec un gain certain. Corrige-toi tout de suite si tu inverses les deux nombres.
  • La cote figée sans justification. L’interviewer t’achète trois fois de suite et tu reprononces « 4500 à 5500 » sans expliquer pourquoi. Tu accumules un short sans traiter le signal ni l’inventaire. Même si ta valeur centrale ne change pas, justifie l’ajustement — ou l’absence d’ajustement — du bid et de l’ask.
  • La position oubliée. À la fin, l’interviewer demande : « tu es à combien, là ? » Si tu ne sais pas donner l’inventaire et le cash cumulé, tu ne peux plus raisonner sur ton risque. Suis-les à voix haute, échange après échange.

Deux erreurs plus graduelles : un spread trop large pour tes hypothèses, qui évite de prendre position, et un spread trop serré au départ, qui t’expose avant d’avoir affiné l’estimation.

Comment t’y préparer

Entraîne-toi à voix haute sur des quantités variées : fenêtres d’un monument, poids d’un avion, nombre de stations de métro, pièces dans une tirelire. Tiens un mini-blotter avec quatre colonnes : sens, quantité, prix et position cumulée. Pour chaque fill, annonce ensuite ta valeur centrale, ton inventaire et la raison précise de la nouvelle cote. Fais-toi trader contre par un binôme qui alterne flux informatif et simple test d’inventaire.

Le market making game partage l’ADN des autres exercices de salle de marchés : comme les brainteasers, il récompense un raisonnement clair sous pression plutôt qu’une réponse mémorisée. Maîtrise la distinction entre valeur, spread et inventaire : c’est elle qui rend tes recotations défendables.


Retrouve les autres mises en situation dans le dossier Tests & assessments et le parcours Finance de marché.